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mercredi 20 septembre 2017

Deliverance


Jugement de la lumière

Fascinant le sang les muscles
dévorant les yeux ce fouillis
chargeant de vérité les éclats routiniers
un jet d’eau de victorieux soleil
par quel
justice sera faite
et toutes les morgues démises

Les vaisselles les chairs glissent dans l’épaisseur du cou
des vagues
les silences par contre ont acquis une pression formidable

Sur un arc de cercle
dans les mouvements publics des rivages
la flamme
est seule et splendide dans son jugement intègre.

Aimé Césaire, Extrait de Soleil coup coupé

vendredi 25 août 2017

Akène


Jaune-orange vif

Jaune-orange vif est la division du jour. Teinte de rappel des toisons dorées, de l'or des cales du San José. Zanthorie. Effaçons pour un moment les buissons et les bûchers au profit des lichens ardents, célébrons l'apothécie.

Je suis à relire le passage de Caillois dans son apothéose de la matière humiliée.

"L'essentiel se cache aussi dans les mousses et les lichens, dans les moisissures et les champignons qui attaquent les écorces et les aubiers. Il les pare d'une beauté pathétique et éclatante: livrée des forces patientes et infaillibles qui, tout aussi bien qu'elles la créent, destinent à la disparition chaque splendeur."

Bleu crachin


mercredi 23 août 2017

Apothéose de la matière humiliée

" J'ai sous les yeux un album de photographies en couleurs dont l'auteur exalte les écorces des frênes, des bouleaux et des érables, des hêtres pourpres et des peupliers argentés. Ce sont des plaques, des remous, des lambeaux de lumière où frémissent les plus chaudes nuances du cramoisi, du brun et du bleu sombre. Jean Rostand, qui présente ces planches impressionnantes, affirme avec raison qu'elles sont propres à décourager les peintres à la fois « par l'art de la composition, la pureté du trait, la rareté du coloris ». Elles apportent en tout cas une preuve de plus que le regardant et le regardé sont de la même espèce, appartiennent au même univers et que l'idée de la beauté est comme une sève qui circule entre eux dans l'unité de leur susbtance et qui les noue l'un à l'autre par de nouveaux liens. J'interprète ainsi l'expression saisissante par laquelle le naturaliste loue ces dosuments extraordinaires de rappeler à l'homme l'ubiquité de l'essentiel. "

Roger Caillois, Extrait de Oeuvres, Quarto Gallimard, P. 592

mardi 22 août 2017

Balayage colorimétrique


Ti esti to kalon

" Telle est même la porte d'entrée en philosophie, celle que l'interlocuteur de Socrate, dans son dialogue sur le beau (l'Hippias majeur), tardant à percevoir cette différence, peine à franchir. Exercices de philosophie pour débutant: je ne demande pas ce qui «est beau», mais ce qu'est «le beau» (ti esti to kalon). Apprends à passer de l'adjectif au substantif, autrement dit de la qualification à l'essence, du concret à l'abstrait, des cas à la généralité: non plus à désigner mais à définir." 

François Jullien, Extrait de Cette étrange idée du beau

jeudi 17 août 2017

Que perdons-nous ?

J'avais pris cette habitude de faire ces petits cadeaux. Que perdrons-nous ?

Des peaux contre peaux, du frais dans les poumons, du bois, de la pierre de la soie dans les paumes et de la neige, du rouge, de l'or, du bleu, du noir, des notes d'instruments à cordes en veux-tu en voilà, des coffres débordants d'épices (le safran et le curry en procession de même teinte) et de vaisselle opale, des fards de filles et des chignons de filles, des cheveux noués en torsades alambiquées ou libres sous la bourrasque, des bouches peintes en rouge comme des saignées parfaites, des mains de filles aux ongles carmins.

Des rires et rêves, des chants-rires-voix d'enfants, des mômes aux yeux étoiles, et des hommes aux coiffures soyeuses, leurs sourcils comme des baies en plein gros temps, des yeux clairs miaulant leurs faims de départs, des peintres flamands ou espagnols, des poètes japonais, des dandys anglais et des tisseurs russes, ces paysans chinois à la rizière et les porteuses d'eau éthiopiennes, de grands frères mexicains aux grâces afghanes et aux sourires slaves.

Des encres sombrement violettes aux teintes de l'indicible, des livres irlandais, du papier et des paniers, danser, des chats, de l'air, des mots, certaines formes de légèreté, un peu de tristesse traversée de guitares rock, la révolte au milieu d'un près fauve d'herbes folles, des mots d'amour et gestes et chants de nuit bus jusque calices mutins, ces jours longs mangés entièrement à pleines croques, des bûches crépitant, d'amers chocolats (et véritables), des chemins avant-coureurs d'allants d'azurs en aventures.

Des séditions féroces portées jusque dans les rires, de la pluie sous la lumière crue, les blancs incroyables, les fleurs irrésolues, les équations sans réponse, rien, la gratuite simplicité des parfois néants, des fauteuils vautrés, les cuisines à spaghettis pleines d'amis, cent fois à l'ouvrage remettre son courage, écrire ce roman, être aimé, dire qu'on aime qu'on adore et aimer-adorer, plus loin, plus haut, du vent d'ouest et tous les vents à la lucarne et l'extrados, le sifflement du bout des lignes, des buffets luisants de bois noir, les rails allant tout droit au fond de la mer, des ondulations glissées frottant nos corps, mille odeurs carmines et odes aux odalisques, de belles syllabes, des chairs mêlées, un autre Lynch, le lent pinceau des phares couchés à feuilles mortes, les ponts de givres, les Ménines et la jeune fille à la perle, des oliviers, de l'utile en plus de l'inutile.

Des carreaux de Positano ou bien de Delft, des tapis Iraniens et de Bagdad, le déchirement en notes cristalles des services soufflés de Sèvres, ces cuirs ajourés venus des Maures, des photos prises à distances variables, des huiles fusées sur bois, des silences somptueux, les rues de Rome et de Paris, mes glissements furtifs ou investis d'une ville à l'autre, nos corps éperdus, des averses indécises puis claquant en draches fortes, des eaux-fortes, encore du rouge, vins-cerises-griffes-baisers, champagnes, lettres, laines, accomplissements.

J'ai vu ces roseaux qui immanquablement évoquent Syrinx. Paradoxalement, Pan en fit son instrument. Que perdons-nous ?

Eric Céloin

mardi 25 juillet 2017

La pensée malgré tout

"(...)Je crois que si j’ai consacré tant d’années à la question de l’image et à celle des images, c’est peut-être pour défendre le principe de « la pensée malgré tout ». Cet enjeu concerne d’abord la fidélité à la parole et la fiabilité de son usage dans un monde dominé par le régime du spectacle. Il appartient au regard du promeneur d’embrasser l’horizon le plus large pour ne pas se laisser fasciner par ce que la surabondance des productions visuelles et sonores impose comme foyer d’incandescence dans l’organisation quotidienne de la terreur et de la jouissance, ce qui finalement revient au même. C’est toujours une modalité de la pornographie qui voudrait gagner du terrain et qui parfois semble y parvenir. Il s’agit donc de défendre la radicalité contre cette pornographie en cessant d’en faire un oxymore qui dit ensemble la révolte et l’asservissement.(...)".

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

lundi 24 juillet 2017

Aire de repos


Vert

"De toutes les couleurs, il se pourrait que le vert fût la plus mystérieuse en même temps que la plus apaisante. Peut-être accorde-t-elle dans ses profondeurs le jours et la nuit? Sous le nom de verdure, elle dit végétal: tous herbages, tous feuillages. C'est-à-dire aussi, pour nous: ombrages, fraîcheur, asile d'un instant."
Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

Ondée


jeudi 13 juillet 2017

Lignes d'équivalence

"Ainsi les diverses lignes d'équivalence (isobathes, isobarres, isonéphèles ou isothermes) joignent les points de même profondeur ou de même pression atmosphérique, de même nébulosité ou de même température moyenne; plus subtiles déjà, les lignes isochimènes, isoclines ou isodynames relient les lieux de même température moyenne en hiver, de même inclinaison de l'aiguille aimantée, de même force magnétique. La même technique s'applique d'ailleurs au phénomènes humains: le linguiste trace sur l'atlas les isoglosses qui fixent les frontières des usages grammaticaux. Les énumérations du poète ne font que transposer cette minutie des investigateurs: cartographe de l'âme, il réunit en courbes enseignantes les mêmes soucis, les mêmes manies, les mêmes besognes, les patiences du même ordre, les bonheurs du même aloi, tout un projet, tout un succès de même niveau ou de même aspiration ou de même ampleur. Il obtient des séquences sinueuses que le caprice paraît gouverner, mais qui contribuent à fonder une science neuve, rebelle au nombre, domaine et cime de la qualité pure, qui instruit de relations méprisées et pourtant importantes. Cette algèbre montre la répartition, la secrète correspondance des plaisirs, des ambitions, de tout mouvement ou dessein de l'âme, sous quelque ciel et en quelque âge que ce soit, à travers la diversité des hasards et des cultures. Le poète découvre, classe et rapproche les préférences fraternelles des individus, dispersées et méconnaissables, sous les pressions déformantes des grands ensembles de coutumes." 

Roger Caillois, Extrait de Poétique de Saint-John Perse

Tourner son visage vers le ciel


Ligne continue

"La mer formait au fond une ligne continue, estompée dans la ténuité diffuse de la brume bleutée. Au-dessus se déployait un grand azur lustré comme un bel émail, avec seulement, là-haut, un petit nuage oublié comme un chiffon, qui dormait pelotonné et suspendu dans la lumière..."

José-Maria Eça de Queiros, Extrait de Les Maia

La montagne et la mort


Paysage

Il existe
dans les livres d'estampes japonaises du XIXe siècle
des images que l'on trouve
dans les paysages bretons de toujours

est-ce d'avoir regardé les estampes
toujours, comme une première fois
qui a protégé mes yeux d'avoir regardé le paysage
toujours, comme une dernière fois ?

comme si demain,
je ne verrai ni les estampes
ni les rives du Léguer qui va et revient
au seuil de ma maison
et sur les murs de laquelle repose une estampe d'Hiroshige

Je l'ai trouvée
au cœur d'un hiver où la nuit était noire
jusqu'à l'aube d'un matin qui fut un premier jour

le premier jour du camélia
et de mes yeux enfin réveillés par sa blancheur

sur l'estampe
comme sur les hauteurs de l'estuaire
sont dressés, bleus tirant sur le noir
à l'est
noirs tirant sur le vert
à l'ouest
des pins maritimes

et
à la frontière de ce paysage où le soleil se couche
à la lumière de cette image où le soleil se lève
ils incarnent
d'un bout à l'autre du monde
le même poème écrit à l'encre de la même image.

Yvon Le Men, Inédit été 2003

Impromptu


Nc

L'éternité est un coeur battant, le sang bleu roi. Elle est la lumière d'hiver se lovant sur les champs de maïs minés, le sapinage folâtre, les branches dénudées. Toi, le regard penché sur le paysage comme un nouveau né. Voyeur. Mâteur rendant le bois enfin habité, mon nord compas. Il y a dans chaque photo que je rafistole, un toi derrière, un pas loin loin. Ta présence qui rend l'oeuvre pleine, tenant en respect pour un temps, celle qui enfante du vide à la vitesse de son ombre.

Ariadne


À la rigueur d'un oeil

"Quand j'étais enfant, je croyais à l'unique, au concret individuel, à l'absolu de chaque personnage, à la nécessité d'un geste, à la rigueur d'un oeil, à l'écrit du moindre événement, à la loi du bleu dans le ciel, de l'avenir et du bonheur."

Léon-Paul Fargue, Extrait de Vulturne

mardi 4 juillet 2017

La lumière joue

"La lumière joue et rit à la surface des choses, mais seule, la chaleur pénètre.[...] Ce besoin de pénétrer, d'aller à l'intérieur des choses, à l'intérieur des êtres, est une séduction de l'intuition, de la chaleur intime. Où l'oeil ne va pas, où la main n'entre pas, la chaleur s'insinue."

Gaston Bachelard, Extrait de La psychanalyse du feu

jeudi 29 juin 2017

Au fond du coeur

"Notre amour c'est l'amour de la vie, le mépris de la mort. À même la lumière contredite, souffrante, une flamme perpétuelle. Dans tes yeux, un seul jour, sans croissance ni fin, un jour sur terre, plus clair en pleine terre que les roses mortelles dans les sources de midi.

Au fond de notre coeur, tes yeux dépassent tous les ciels, leur coeur de nuit. Flèches de joie, ils tuent le temps, ils tuent l'espoir et le regret, ils tuent l'absence.

La vie, seulement la vie, la forme humaine autour de tes yeux clairs."

Paul Éluard, Extrait de Donner à Voir

samedi 17 juin 2017

Jetez dans ses bras

« Bientôt, on célébrera le troisième centenaire de Montréal. À la ville, à votre ville, il vous faudra faire un royal cadeau. Mais Montréal, c’est Ville-Marie! C’est une femme, et je suis sûr que cela vous émeut déjà! Vous ne pouvez tout de même pas lui offrir un égout collecteur ou un poste de police […] Alors, pardieu! Mettez des fleurs à son corsage! Jetez dans ses bras toutes les roses et tous les lis des champs! » 

Frère Marie-Victorin

Pavot



vendredi 16 juin 2017

Un voyage est resté en nous

Aux matins d’eau morte
châssis d’abîme aux labours des mois et des amours
sous les paupières du demi-sommeil
j’entends ton souffle pénétrer la lumière

Le printemps rose et suant
monte des forêts
L’été chauffé à blanc
Octobre dans son sang
et ses écorces vermoulues
L’hiver avec le rythme sourd de l’espace

Mesures du temps et toi dans l’ardente substance

Tout un voyage est resté en nous
et notre rêve dérive
vers le reste du monde

Marie Uguay, Extrait de Poèmes

Hudromantis


mercredi 14 juin 2017

Culture de l'invisble au coeur de la visibilité

"Il n'est pas une culture du regard qui ne soit une culture de l'invisible au coeur de la visibilité elle-même. L'image n'appartient à aucun règne, n'est la propriété de personne, ni ne saurait être assignée à résidence dans les territoires  de la vérité et du mensonge."

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

jeudi 8 juin 2017

Racinal


Le temple de Bêl

je te parle de la poussière
des mondes perdus
qui retombe sans fin
pénombre murmurante
étranges reflets du vide
quand on y plonge
c'est une crypte profonde
avec son histoire océanique
émouvante et marine

je te parle d'une mémoire
qui émerge aussi de la terre
estampe d'un sanctuaire
blanche verticalité
grâce infinie qui élève
chaque pilier ancien
en son socle de silence
présence des disparus
fossilisée dans nos os

miroir des siècles
résistante patine
entre nos faibles mains
ce drame de la pierre
n'est jamais achevé

Marie-Josée Ayotte

mardi 30 mai 2017

Où porte mon regard

"Partout où porte mon regard, je vois les visages grimaçants du totalitarisme : capital, lutte des classes, moralité, dogmes, doctrines, fanatisme et prosélytisme ; et ça m’effraie.

Moi dont la raison est sceptique (dans le sens de l’anekanta des jaïns, i.e. que l’humain n’est jamais capable que d’une pensée conditionnée, quoique capable de penser son conditionnement) et dont la plus ample espérance se love dans l’instantanéité de la mystique et l’ex/entase, je n’arrive pas à saisir la Rumeur du Monde. J’essaie depuis des lustres de discerner dans ce grondement les voix, d’en comprendre les motifs et les intentions, mais toujours la cohérence m’échappe : il n’y a que le chaos de ce Même dont on ne revient pas. Oui de ce Même : la même haine, la même peur, le même égoïsme, le même aveuglement, les mêmes petitesses bien mesquines, les mêmes arrogances, parfois des moments de générosité à cette table de l’Esprit, quand on partage les rires et les espérances, les tendresses et connivences. Mais hors de la Cène, c’est la Rumeur des Légions qui guettent l’occasion de se mettre sous le glaive l’âme d’un humain innocent, dont le seul tort est d’être hors de la Convoitise et de ses soucis.

Dans ce Monde où on fait subir à nos enfants tous les supplices conçus par des Imaginaires cruels et auxquels on se soumet faute d’avoir les couilles qu’il faut pour les faire s’évaporer à coups de Grand Non – non, je ne corrigerai pas le cancre souriant, non, je n’anéantirai pas les rêves de celui-là, non, je ne sacrifierai pas à l’Autel du Grand Rien à Barbe, juste non ! Je maudits Abraham est sa soumission qui depuis les millénaires est prétexte à abattre les moutons. Quelle humaine bêtise que de verser le sang non pas pour nourrir les hommes, mais pour faire plaisir à leurs dieux ! Tous ces sacrifices sanglants qui augmentent le charnier de notre suffisance ! Ô bien sûr, il faut bien mourir ! C’est écrit dans le Ciel que nous ne sommes que pour un temps, comme le Ciel lui-même. Alors pourquoi se donner des prétextes pour l’aller le rejoindre avec plus de célérité ? Par la guerre, la cruauté, l’exploitation, l’oppression, le viol et le vol, le vol de ce sang, le sang des sueurs, le sang des labours, celui des femmes et de leurs amants ?"

Karine Darmasing

mercredi 17 mai 2017

Liaison

" Le sentiment d'impuissance comme l'effroi face à tout changement, dont la réthorique de la terreur est complice, sont à l'origine des ornières de la pensée. Ces ornières font entendre les chuintements du ressassement dans ce qu'on lit et dans ce qu'on entend. Deux régimes incantatoires se partagent l'abattement: celui qui invoque la répétition du même au fil séculaire de l'histoire et celui qui, au contraire, invoquant l'absolue nouveauté du paysage anthropologique, justifie la passivité de chacun devant le cours inéluctable des innovations. À la plainte quotidienne et légitime qui dénonce la pollution de l'air et annonce l'agonie de la planète se joint, inséparable, l'expérience déprimante des tensions aggressives dans l'espace public. Le spectacle du pouvoir manifeste dans le lugubre éclat de la violence policière son incapacité politique, son indigence intellectuelle et son inculture. Les organes du pouvoir lui-même, dans leur acquiescement lucratif avec le capitalisme sauvage, se font serviteurs de toutes les dérégulations en faisant mine d'en combattre les dérèglements et même de nous en protéger! Tout sonne tellement faux, comme un instrument désaccordé! On peut à juste titre se demander quelles sont les voix qui peuvent se faire entendre, non pas pour formuler quelque vérité perdue ou encore inédite, mais pour rendre simplement à l'usage de la parole et au sens des mots leur pouvoir de liaison."

Marie José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

lundi 15 mai 2017

Munda

" Il est des pierres qui engendrent. Il naît au sein de la terre des pierres osseuses. En Espagne, aux environ de Munda, d'autres présentent, quand on les brise, l'apparence de la paume de la main. "

Roger Caillois, Extrait de Pierres

jeudi 4 mai 2017

La lumière

"Le néon, comme la bougie, est entrain de disparaître, remplacé par une lumière plus forte, chaude, mais fausse et sans écho. Afin de la personnaliser, on a inventé des systèmes élaborés qui régulent l'intensité, créent des couleurs ou varient en synchronie avec la musique. Mais ce sont des expédients. Quand tout semble égal, on tente alors d'affirmer une certaine authenticité. Là où la lumière est désormais la même, on invente de tardifs modes de disctinction."

Roberto Peregalli, Extrait de Les lieux et la poussière; Sur la beauté de l'imperfection

mercredi 19 avril 2017

J'habite une montagne

j'habite une montagne en mon secret
qui tantôt gronde, crache
et se fait volcan
tantôt s'apaise en chant de jeune fille
une montagne du bout du monde
en mon secret
une montagne, vraie
mais sans encombrement
légère
cette montagne en mon secret
une montagne
de l'autre côté de mon corps
et une montagne, croyez-moi
est un étrange accompagnement
en son secret
aussi il arrive que je lui cède
toute la scène
en mon secret
puis j'écoute
plus calme
son chant de jeune fille

Normande de Bellefeuille, Extrait de Mon bruit

lundi 17 avril 2017

Pinus strobus


Éloignement dans la durée

"Il suffit donc que l'histoire s'éloigne de nous dans la durée, ou que nous nous éloignions d'elle par la pensée, pour qu'elle cesse d'être intériorisable et perde son intelligibilité, illusion qui s'attache à une intériorité provisoire. Mais qu'on ne nous fasse pas dire que l'homme peut ou doit se dégager de cette intériorité provisoire. Il n'est pas en son pouvoir de le faire, et la sagesse consiste pour lui à se regarder la vivre, tout en sachant (mais dans un autre registre) que ce qu'il vît si complètement et intensément est un mythe, qui apparaîtra tel aux hommes d'un siècle prochain, qui lui apparaîtra tel à lui-même, peut-être, d'ici quelques années, et qui, aux hommes d'un prochain millénaire, n'apparaîtra plus du tout."

Claude Lévi-Strauss, Extrait de La pensée sauvage

Vue de la terre


samedi 15 avril 2017

Des corps réels

il existe toujous des corps réels
bruyants
survivants
sans chimères ni résurrection
à la clef
il existe encore des corps
sans gloire ni auréole
bruyants
survivants
dans l'arrachement vif à l'imbécilité
des clochers, des vêpres et angélus divers

et 
il existe ton corps
bruyant
survivant
à toutes les machines
de ta mort
pourtant annoncée

Normand de Bellfeuille, Extrait de Mon bruit

dimanche 2 avril 2017

Le bruit véritable est lent

on ne sait pas encore
à quel point le bruit
véritable
est
lent
à quel point
comme le poème
il a depuis longtemps
choisi la lenteur

dans un monde de vitesse
la lenteur est une stratégie
imparable

tu verras bien

Normand de Bellfeuille, Extrait de Mon bruit

vendredi 31 mars 2017

Ensorcelée

Cité

Cité au souvenir des parterres infinis

Cité soumise au mois de claustration et d'attente
sur tes plafonds creux le cerne des veilleuses

Labyrinthe des nuits polaires
Sol moulu par les murailles

Cité reflétée dans les ravins des vitrines
et sur l'acier de tes temples

Il y a des quartiers d'agitations et d'appels
sans feuillage
Puis des quartiers paisibles protégés par des parasols joyeux
et des toits infranchissables   des arbres

Ici des paliers où le jour n'est plus qu'une traînée poudreuse
et d'autres lieux surmontés pleins de volières
avec des avenues laqueuses et des maisons
pareilles à des sanctuaires

Cité divisée en tranchées étanches
mes bras se ferment sur toi

Quel feu d'enfer crépite au fond des ruelles
quand ce ne sont pas les glaciers vainqueurs de février
martelant les fronts
pénétrant les chairs
de leur lame vibrante et bleue

Je marche maintenant
dans la cité
au regard de tes forces
Je suis anonyme
dévisagée   dépaysée   déviante
seule aux tombes familières des grandes banlieues
dans les convois stridents du soir

Mais ton amour dans la chambre couronnée d'aube
Jour   tant d'ombres et d'éclats ensemble
sur la même forteresse
tant de miroitements dans les bourgeons clos

Les paysages léchés par tes yeux
Je te regarde   visage
sur le fontispice de la cité
quand tu t'abandonnes
dans les courbes frissonnantes des averses
dans le clair oasis d'un orme
Tu es livide et ivre doucement
de tant d'incertitude

et ta fatigue blanche erre sur mes épaules
comme l'ombre lunaire des fins de siècle

Torse neuf
Captif du plaisir

Maintenant où   allons-nous

marchons-nous
vers quel lilas   île   source ou montagne
quelle plage parfaite au sortir des ardentes persiennes
quelle rue mouillée d'azur
vers quel goûter d'orange et de miel

Je marche dans la cité
dévisagée   dépaysée   déviante

Marie Uguay, Extrait de Poèmes

vendredi 24 mars 2017

Qui ne se montre ni se dit

Je vous montrerai
le fond qui se refuse à toute image
qui ne se montre ni se dit,
qui entremêle lunes et raisins de mer,
qui est tout et
au-delà de la destruction
parce que pleinement créé sans nulle forme
particulière...
(A. R. Ammons.)

George Steiner, Extrait de Grammaire de la création

mardi 21 mars 2017

L'espoir et la peur

'' L'espoir et la peur sont des fictions suprêmes qui tirent leur force de la syntaxe. Elles sont aussi inséparables l'une de l'autre qu'elles le sont de la grammaire. L'espoir enferme une peur de l'inaccomplissement. La peur a en elle une graine d'espoir, le pressentiment qu'elle peut être surmontée. C'est le statut de l'espoir aujourd'hui qui est problématique. Hormis au niveau du banal et du momentané, l'espoir est une interférence transcendentale. Il est sous-tendu par des présomptions théologico-métaphysiques. Et présomption est à prendre ici au sens strict du mot, lequel connote un investissement éventuellement injustifié, un achat à terme, comme on dit sur les marchés boursiers. ''

George Steiner, Extrait de Grammaires de la création

Le Cantique des Cantiques


lundi 20 mars 2017

Demander aux dieux lointains

La seule grâce à demander aux dieux lointains,
Aux dieux muets, aveugles, détournés,
A ces fuyards,
Ne serait-elle pas que toute larme répandue
Sur le visage proche
Dans l’invisible terre fît germer
Un blé inépuisable ?

Philippe Jaccottet, Extrait de À la lumière d'hiver suivi de Pensées sous les nuages

Le ciel aveuglant les étoiles


vendredi 17 mars 2017

La limite et l'illimité

"Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l'illimité deviennent visibles en même temps, c'est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu'elles ne disent pas tout, qu'elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu'elles laissent à l'insaisissable sa part."

Philippe Jaccottet, Extrait de La Semaison

Vent d'est


mardi 14 mars 2017

L'aube

" L'aube n'est pas autre chose que ce qui se prépare, encore pur, à brûler; l'aube est celle qui dit:"attends encore un peu et je m'enflamme"; le bourgeon de quelque incendie."

Philippe Jaccottet, Extrait de Paysages avec figures absentes

mardi 28 février 2017

Perceptif et affectif

" Il y a paysage quand je ressens en même temps que je perçois; ou disons que je perçois alors du dedans comme du dehors de moi-même - l'étanchéité qui me fait tenir en sujet indépendant s'estompe. Ou, pour le dire en termes plus catégoriels, et ce sera ma nouvelle définition du paysage : il y a paysage quand le perceptif se révèle en même temps affectif. "

François Jullien, Extrait de Vivre de paysage ou L'impensé de la Raison

dimanche 19 février 2017

Entre

" Que le paysage ne se réduise pas au perceptif, mais qu'il instaure en lieu d'échanges, ne se vérifie pas seulement, au sein du paysage, par corrélation entre les montagnes et les eaux s'érigeant en polarité maîtresse. Cela vaut tout autant par corrélation du « moi » et du « monde », entre « physicalité » et « intériorité » (partons de ce terme moins psychologique) : quand se lève la frontière entre le dedans et le dehors, que ceux-ci se constituent également en pôles et qu'il y a perméabilité de l'un à l'autre, un nouvel « entre » s'instaure. Quand l'extérieur que j'ai sous les yeux sort de son indifférence et de sa neutralité : c'est d'un tel couplage que naît du « paysage ». "

François Jullien, Extrait de Vivre de paysage ou L'impensé de la Raison

samedi 18 février 2017

vendredi 17 février 2017

Bleu

"Pour les Égyptiens comme pour d'autres peuples du Proche et du Moyen- Orient, le bleu est une couleur bénéfique qui éloigne les forces du mal. il est associé aux rituels funéraires et à la mort pour protéger le défunt dans l'au-delà. Souvent le vert jour un rôle voisin et les deux couleurs sont associées.[...]

Plus encore que les Grecs, les Romains voient dans le bleu une couleur sombre, orientale et barbare; ils l'utilisent avec parcimonie."

Michel Pastoureau, Extrait de Bleu : Histoire d'une couleur

Bleu Hoggard


mardi 14 février 2017

Confiscation : Des mots, des images et du temps

"Ne faut-il pas rendre au terme « radicalité » sa beauté virulente et son énergie politique ? Tout est fait aujourd’hui pour identifier la radicalité aux gestes les plus meurtriers et aux opinions les plus asservies. La voici réduite à ne désigner que les convictions doctrinales et les stratégies d’endoctrinement. La radicalité, au contraire, fait appel au courage des ruptures constructives et à l’imagination la plus créatrice. La véritable urgence est bien pour nous celle du combat contre la confiscation des mots, celle des images, et du temps. Les mots les plus menacés sont ceux que la langue du flux mondial de la communication verbale et iconique fait peu à peu disparaître après leur avoir fait subir torsion sur torsion afin de les plier à la loi du marché. Peu à peu c’est la capacité d’agir qui est anéantie par ces confiscations mêmes, qui veulent anéantir toute énergie transformatrice. Si ces propositions font penser que je crois dans la force révolutionnaire de la radicalité, on ne s’y trompe- ra pas, à condition de consentir à ce que la révolution ne peut exister qu’au présent. La lutte n’est et ne sera jamais finale, car c’est à chaque instant que nous sommes tenus d’être les hôtes de l’étrange et de l’étranger pour faire advenir ce qu’on nous demande justement de ne plus attendre et même de repousser. La radicalité n’est pas un programme, c’est, la figure de notre accueil face à tout ce qui arrive et ainsi continue de nous arriver."

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation : Des mots, des images et du temps

lundi 13 février 2017

High five



Limbus patrum


L’introduction de la temporalité

Les comportements alimentaires devant la télévision sont à la mesure de cette boulimie visuelle. L’enjeu du visible, ce n’est pas l’espace visible, c’est le temps lui-même. À mon sens, la question est de savoir non pas combien de temps on passe devant les écrans, mais de quelle temporalité il s’agit. Est-ce du temps approprié subjectivement par l’histoire du spectateur, ou est-ce la durée inqualifiable d’une désappropriation de soi ? Ira-t-on s’inquiéter du temps passé devant une œuvre d’art ou dans une relation amoureuse ? De quel temps s’agit-il ? Comment l’enfant fait-il l’apprentissage de ses temporalités désirantes et intimes ? L’écrasement de la distension temporelle est une menace pour l’unité sensorielle et psychique de chacun de nous.

Nous construisons une société dans laquelle il est impensable et impossible d’accepter que l’objet de notre désir soit d’autant plus vivant qu’il est inatteignable, qu’aussitôt atteint, il change et aille chercher ailleurs et autrement ce qui le fait vivre. Définir le sujet vivant et désirant comme un sujet insatiable permet de se donner de nouveaux critères dans le jugement que nous portons sur les productions visuelles. En effet, dans une économie de la satiété, ce que l’on voit peut tout promettre et tout donner, et face au désir de voir, prétend tout montrer et ne rien cacher. Tout voir, tout montrer, tout offrir, tout acheter, tels sont les maîtres mots des nouveaux totalitarismes qui veulent combler à la fois le regard et le corps, en ramenant les spectateurs au fantasme originaire de ne faire plus qu’un avec ce qui est tout.

Autrement dit, pour que les instruments audiovisuels, qu’on le veuille ou non, construisent le regard de l’homme moderne sur son propre monde, encore faut-il que nos regards soient éduqués pour continuer à produire la distance et la séparation nécessaires au maintien de ce qui définit l’humanité elle-même. Je veux dire pour que nous restions des sujets parlants, donc désirants, des sujets insatiables partageant un monde commun qui laisse fondamentalement à désirer. La plainte majeure qui habite la dimension dépressive de notre société concerne la vitalité du désir bien plus que la frustration des besoins. La violence civile et l’industrie du divertissement sont les deux réponses inséparables et aggravantes à cet état des choses. L’appétit de vivre est malade et produit les nouvelles pathologies du boire et du manger au cœur de la consommation des spectacles. La parole s’éteint. On ne peut parler la bouche pleine, on le savait déjà.

Marie-José Mondzain, Extrait de « L'appétit de voir », Enfances & Psy, 1/2005 (no26), p. 7-14.

Labyrinthus


jeudi 9 février 2017

La culture

"La culture, mot et concept, est d'origine romaine. Le mot "culture" dérive de colere - cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver - et renvoie primitivement au commerce de l'homme avec la nature, au sens de culture et d'entretien de la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine (...) Il semble que le premier à utiliser le mot pour les choses de l'esprit et de l'intelligence soit Ciceron. Il parle de excolere animum, de cultiver l'esprit, et de cultura animi au sens où nous parlons aujourd'hui encore d'un esprit cultivé, avec cette différence que nous avons oublié le contenu complètement métaphorique de cet usage."

Hannah Arendt, Extrait de La Crise de la culture

Violeta


Le feu

"Le feu est l'ultra-vivant. Le feu est intime et universel. Il vit dans notre cœur. il vit dans le ciel. Il monte des profondeurs de la substance et s'offre comme un amour."

Gaston Bachelard, Extrait de La psychanalyse du feu